Choc avec le bateau-feu de Rochebonne

La Rochelle : il y a un siècle, coulait l’ »Afrique », le « Titanic » français

La Rochelle : il y a un siècle, coulait l’"Afrique", le « Titanic » français
Roland Mornet, à l’inauguration de la stèle aux Sables-d’Olonne, en 2006.

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Le 12 janvier 1920, le naufrage du paquebot « Afrique » sur le plateau de Rochebonne causait la mort de 568 personnes. La plus grande tragédie maritime française en temps de paix.

Les cérémonies et hommages se succéderont ce week-end, des Sables-d’Olonne à Bordeaux, en passant par La Rochelle (lire ci-dessous). Le XXIe siècle sera-t-il plus juste que le XXe avec le naufrage du paquebot « Afrique », très longtemps oublié en France ?

« Les faits se sont produits peu après la Grande guerre, en 1920. Il y avait eu tellement de morts que les gens ne voulaient plus entendre parler de drames. Ensuite, il a eu lieu en période électorale, avec une présidentielle remportée par Paul Deschanel contre Georges Clemenceau. Il n’y a pas eu non plus de passagers de “distinction” dans les victimes, pas d’hommes politiques de premier plan, pas d’artistes, de magnats… Enfin, le “Titanic” a fait de l’ombre à l’“Afrique”, et continue d’en faire. On parle même du “Titanic français” à son sujet », remarque Roland Mornet.

L’auteur de « La Tragédie du paquebot “Afrique” », que La Geste réédite en format poche (1), ancien marin originaire de la Chaume, aux Sables-d’Olonne et Rochelais d’adoption, participera aux cérémonies ce samedi en Vendée, où il fera le récit détaillé d’un naufrage qu’il connaît sur le bout des doigts. La preuve.

602 personnes à bord

« Le paquebot, immatriculé au Havre et propriété de la Compagnie des chargeurs réunis, appareille à Bordeaux le 9 janvier, pour son 58e voyage à destination des ports d’Afrique occidentale : Dakar, Conakry, Abidjan, Grand Bassam. C’est un navire qui a douze ans, sachant qu’il y a eu peu de constructions de paquebots durant la Première Guerre mondiale, sorti d’un chantier anglais réputé. Il a été très sollicité pendant la guerre, sa machine à vapeur et à charbon a été soumise à une navigation intensive. Il a toutefois été mis en arrêt technique pendant un mois à Bordeaux, il est en bon état. »

Il y a 192 tirailleurs sénégalais démobilisés, venus défendre la Mère patrie, comme on disait

« Son équipage est composé de 135 hommes, dont le commandant Antoine Le Dû, un officier d’expérience, apprécié, un rude Breton sachant commander. Il y a à bord 467 passagers, parmi lesquels 18 missionnaires de la congrégation du Saint-Esprit, dont l’évêque de Dakar Hyacinthe-Joseph Jalabert. Embarquent aussi des fonctionnaires, des commerçants de la bourgeoisie bordelaise, des forestiers, des militaires et leurs épouses. Elles sont 71 et emmènent avec elles 19 enfants en bas âge, car les aînés restent en France. Et puis il y a 192 tirailleurs sénégalais démobilisés, venus défendre la Mère patrie, comme on disait. Ils ont été retenus après l’Armistice dans des baraques inconfortables, dans le camp du Courneau, à La Teste-de-Buch, en Gironde. On sait qu’il avait combattu en Salonique, que 34 venaient de Dakar, 72 de Conakry, 86 de Grand Bassam. Ils étaient enregistrés non pas sous un nom mais sous un numéro… »

Mauvais temps

« Ce 9 janvier 1920, il ne fait pas très beau, avec un vent de force 7, mais les conditions ne sont pas très mauvaises non plus. Le commandant Le Dû a fait mouiller le navire au Verdon car il manquait une bouée dans l’estuaire de la Gironde. L’“Afrique” sort le 10 janvier au petit jour et franchit les passes de la Gironde sans encombre. Peu de temps après, le chef mécanicien appelle la passerelle pour signaler la présence d’eau dans la machine. Il demande au commandant de diminuer la vitesse, de prendre une allure plus favorable pour épauler la lame. À ce moment, personne ne pense que cette entrée d’eau peut être mortelle. Mais le mauvais temps s’aggrave. La voie d’eau, que les hommes cherchent en vain, aussi. Il est possible que des rivets aient sauté, car l’acier de la coque était plus cassant qu’aujourd’hui. Par ailleurs, d’un coup de roulis, la “crasse”, les déchets de combustion de la machine stockés dans les chaufferies, est tombée dans la cale. Le système de refroidissement, rudimentaire, est obturé et l’eau n’est plus évacuée. »

« Le commandant Le Dû décide de relâcher au port de la Pallice, mais une avarie de barre l’en empêche. Les hélices tournent à une vitesse insuffisante, le paquebot ne peut orienter sa route et dérive plein nord toute la journée du 11 janvier. Le commandant lance un message de SOS. Le “Ceylan” se déroute mais ne peut rien faire, le remorquage est exclu du fait des conditions de mer. Il prend même un coup de mer, l’eau passe dans les cheminées… Les deux remorqueurs rochefortais, “Cèdre” et “Victoire”, n’ont pas pu sortir et sont restés au mouillage dans les pertuis. »

« C’est un duel à mort »

« L’“Afrique” approche du plateau de Rochebonne, une ligne de crête à 23 milles (42 km) des Sables-d’Olonne. Il ne le touche pas mais, pire des malchances, il vient aborder vers minuit, le 12 janvier, le bateau-feu à gaz sans gardien long de 14,75 mètres, soit la largeur du paquebot. C’est un duel à mort, qui provoque la perte de l’“Afrique”. Sans ça, il aurait peut-être pu tenir jusqu’à aujourd’hui. Les baleinières sont mises à l’eau, beaucoup sont fracassées. Elles sont en nombre insuffisant et réservées aux Européens. Mais la plupart des passagers sont prostrés à cause du mal de mer. Les Africains ont pour eux des radeaux, même si certains arrivent à embarquer sur des baleinières. D’autres sautent dans l’eau. Vers 3 heures du matin, poussée par une vague, la dernière baleinière passe de peu au-dessus du paquebot, penchée sur tribord, avant d’arriver à se dégager. Même à bord des embarcations, des hommes meurent d’épuisement. Au petit jour, le “Ceylan” et d’autres bateaux arrivent sur les lieux, où il n’y a pratiquement que des cadavres et des restes de l’épave. Le naufrage fait 568 victimes. Des corps dérivent pendant des mois vers le nord jusqu’à l’île de Sein. Vingt-huit sont ramenés aux Sables-d’Olonne, dont le corps du commandant, identifié grâce à son alliance. Il y a 34 rescapés, dont un seul passager civil. Une baleinière arrive à Saint-Vincent-sur-Jard, devant la maison de Clemenceau, qui n’est pas là. »

(1) Les droits d’auteur sont reversés à la Fondation des orphelins apprentis d’Auteuil.

Une épave, cause du naufrage ?

Peu relaté dans la presse, le naufrage de l’« Afrique » fait toutefois débat dans l’Assemblée nationale les 18 et 19 mars 1920. Marcel Cachin, député et directeur de « L’Humanité », suggère d’en finir avec les compagnies maritimes. Quelques propositions émergent pour améliorer la sécurité en mer dans le golfe de Gascogne. Un remorqueur est rattaché à la Pallice, pour être enlevé ensuite… De leur côté, les familles de victimes portent plainte contre la Compagnie des chargeurs réunis. Une enquête est ouverte, les membres d’équipage rescapés sont interrogés, les rapports de mer et les échanges radio examinés. « Les choses ont été faites sérieusement, estime Roland Mornet. Mais la procédure va durer longtemps, douze ans. D’abord à Bordeaux, puis au Havre, où a eu lieu ce que j’appelle le jugement dernier, le 29 juin 1932. Les plaignants, mal conseillés, sont déboutés. Il n’y a pas grand-chose à reprocher à la compagnie, mais ils auraient pu attaquer l’État, responsable peut-être de n’avoir pas enlevé les épaves dans la Gironde. » Pour Roland Mornet, c’est peut-être là l’origine de la catastrophe. « Elle n’a jamais été officiellement établie, mais je mettrais ma main à couper que le paquebot a dû toucher l’épave d’un navire coulé pendant la guerre. Le “Lutetia”, en 1922, a vécu ce scénario, avec une voie d’eau au départ. Le commandant s’est souvenu de “l’Afrique” et a viré de bord pour accoster à Pauillac. Une grande estafilade a été découverte sous la coque. L’État ne l’a jamais admis. Il y a eu aussi beaucoup de rumeurs, disant qu’il y a eu une voie d’eau quand le bateau était à quai, que le commandant a été forcé de partir par la compagnie. Tout cela ne tient pas. »

Les familles de victimes réunies en Vendée

Plusieurs cérémonies et hommages auront lieu à l’occasion du centenaire de la tragédie de l’« Afrique ». À Bordeaux, une exposition réalisée par Karfa Sira Diallo, fondateur et directeur de l’association Mémoires et Partages, est consacrée jusqu’au 16 janvier 2020 au Musée Mer Marine au naufrage du paquebot : « Le Mémorial des tirailleurs naufragés ».

Le paquebot « Afrique » se péparait à son 58e voyage quand il a appareillé du Verdon, le 10 janvier 1920.
Le paquebot « Afrique » se péparait à son 58e voyage quand il a appareillé du Verdon, le 10 janvier 1920.

Crédit photo : archives F. Z

À La Rochelle, le collectif Ensemble, osons l’écologie organisera dimanche, à 11 heures, à la passerelle Nelson-Mandela une cérémonie en mémoire aux victimes de ce naufrage, « avec une pensée particulière pour les 192 tirailleurs sénégalais, qui venaient d’embarquer pour le retour au pays ».

Plusieurs événements auront lieu ce week-end aux Sables-d’Olonne, en Vendée, où cette catastrophe a longtemps marqué les mémoires des habitants et des pêcheurs de la Chaume, dont Roland Mornet lui-même. Il donnera aujourd’hui, à 16 heures, un exposé sur la tragédie de l’« Afrique » à la salle des fêtes de la Chaume, en présence d’une centaine de parents des victimes, dont une cinquantaine de la famille du commandant Le Dû.

Dimanche, à 9 h 45, une messe rendra hommage aux victimes en l’église de la Chaume, dont l’intérieur a été pavoisé pour l’occasion, en présence du prêtre de la Congrégation du Saint-Esprit, dont plusieurs missionnaires ont péri le 12 janvier 1920 dans l’Atlantique. Porte-drapeaux, Sablaises en tenue et chant marins accompagneront la cérémonie, qui se poursuivra, à 11 h 15, devant le Mémorial des péris en mer, où une stèle a été posée en 2006 en hommage aux 568 disparus du paquebot « Afrique ». Les prises de paroles, dont celle de Roland Mornet et du maire des Sables-d’Olonne Yannick Moreau, succéderont aux dépôts de gerbes.

Sud-Ouest  Frédéric Zabalza