Tout poisson doit désormais revenir au port !

Charente-Maritime : les nouvelles règles de pêche passent mal

Charente-Maritime : les nouvelles règles de pêche passent mal
À La Cotinière, les armements de pêche n’ont pas encore pris en compte l’obligation de débarquer les rejets.

Xavier LÉOTY

L’Europe interdit désormais aux marins de rejeter en mer le poisson indésirable.

Depuis le 1er janvier dernier, la réglementation européenne des pêches interdit aux marins de rejeter en mer les espèces soumises à quotas. Pour les espèces hors quotas, pas de changement, les rejets pourront perdurer.

Dans les eaux du golfe de Gascogne par exemple, la baudroie qui ne fera pas la maille, le lieu jaune quand il remontera abîmé, le chinchard et le maquereau lorsqu’ils ne seront pas prioritairement ciblés par les navires de pêche à la recherche d’espèces plus nobles, garniront les bacs à bord et reviendront au port.

C’est un changement fondamental dans la façon d’appréhender la pêche. Jusqu’alors, après tri sur le pont, les équipages rejetaient en mer l’ivraie. Laissant à la nature le soin de la recycler, ou lui offrant la possibilité de survivre. Incompréhensible pour les mouvements écologistes qui ont alimenté un débat passionné sur le sujet, qui débordait le cadre technique initial de l’interdiction de ces rejets – qui était d’obtenir une évaluation plus précise de la ressource en ajoutant le volume de poisson autrefois rejeté à celui des quantités débarquées.

Interdits à la consommation

Dans la filière, ce texte, dont les premiers effets se sont fait sentir depuis 2015 et dont l’application est désormais généralisée, est mal digéré. Les pêcheurs ne manquent d’ailleurs pas de relever que ce n’est pas parce que la théorie commande de ramener au port ces protéines que davantage d’estomacs s’en trouveront rassasiés. Ainsi soulignent-ils que la même norme européenne interdit de destiner ces rejets à la consommation humaine, même après transformation. Reste donc, pour voie de valorisation, l’équarrissage et les engrais. Encore faudrait-il qu’une filière d’élimination soit constituée, et que les apports soient suffisants pour intéresser l’industrie…

Sur le carreau de la criée du port de La Cotinière, en Charente-Maritime, le sujet essuie les critiques, ou au minimum les doutes des producteurs. Cédric Deffes, qui vient d’investir dans un vieux chalutier d’une douzaine de mètres de 1957, rénové il y a quatre ans, en résume l’enjeu économique.

« J’ai cent bacs à bord. Si j’en garnis la moitié avec des poissons sans valeur que je suis obligé de ramener au port, c’est moitié moins de place pour de la sole, du bar, de l’encornet, de la langoustine qui me rapportent davantage. Alors je fais quoi, j’écourte de moitié ma marée ? »

« J’écoute, je lis, et quelle est la finalité ? Ils sauront exactement ce qu’on ramène du fond », exprime, avec le sentiment d’être rattrapé par un flicage bureaucratique dérangeant, Franck Méteau, le président de l’Organisation de producteurs du port oléronnais et patron du « Pulsar ». « Aujourd’hui, j’ai pêché 180 kilos de bars. Mais j’ai rejeté dix pièces à l’eau parce qu’elles étaient trop petites. » Dans les bureaux du port, la mesure est aussi décrite comme une usine à gaz. Au mieux, elle est incomprise et nul ne semble pour l’heure se soucier de la respecter. Il est d’autres priorités. Comme trouver des matelots à embarquer par exemple.

« Nous sommes prêts à faire tout ce qu’il faut, mais quoi ? », résume le directeur de l’Organisation de producteurs cotinarde. Éric Renaud dit aussi sa crainte que les rejets n’altèrent l’équilibre économique des armements, car ils sont compris dans les quotas. Or, tout quota atteint signifie l’arrêt du droit de pêcher l’espèce concernée.

Gestion floue des exceptions

L’obligation de débarquer les rejets lui paraît « assez irréaliste ». Il préfère mettre en balance les efforts engagés par les pêcheurs et valoriser leur approche pour trier sur le fond plutôt que sur le pont, améliorer la sélectivité des engins de pêche pour laisser échapper les juvéniles et par voie de conséquence réduire ces rejets. « Il faut voir d’où nous sommes partis. Lorsque je suis arrivé ici, on travaillait avec de la maille de 55 mm. Vingt ans plus tard, on est à 80 mm », précise l’Oléronnais.

« On n’atteindra jamais le zéro rejet, certains coups de chaluts peuvent être constitués d’espèces non valorisables », explique pour sa part Julien Lamothe. Directeur de l’organisation de producteurs From Sud-Ouest, le Rochelais pose cependant sur la norme un regard plus positif et assumé. Il communique auprès de sa centaine d’adhérents (des navires basés de la Vendée au Pays basque) sur l’intérêt à déclarer les rejets. Il explique en quoi ils constituent une garantie pour les professionnels

Les producteurs qui l’auront fait assureront leurs droits de pêche futurs, cela peut même être une sorte de bonification ultérieure ».

L’inquiétude du représentant des producteurs porte plutôt sur la gestion des exceptions, ces espèces sous quotas pour lesquelles des pourcentages de rejets en mer sont autorisés. Et il déplore que la réglementation mise en place ne tienne pas compte de la diversité de la flottille européenne.

S-O  Philippe Baroux

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